Ce qu’il ne faut surtout pas dire à un photographe

Surtout quand on n’est pas photographe.

Et encore moins quand on est un homme (non photographe) envers une femme photographe.

Décortiquons ces phrases, par des cas concrets et des questions qui peuvent être dans la bienveillance… ou pas finalement.

« Nous ne pouvons pas payer mais nous vous offrons de la visibilité »

C’est notre métier. C’est grâce à la photo, aux shootings que nous gagnons notre vie et payons nos factures. La visibilité paye t elle les factures d’électricité, de gaz, les crédits ou le loyer, les courses ? Alors oui, la visibilité va juste nous amener potentiellement des clients. Le problème est le mot ‘potentiellement’.

Souhaitez-vous entendre de la part de la DRH de votre entreprise, vous annoncer « le mois prochain, vous serez payé en … visibilité » ?

Ou encore payez-vous votre boucher, épicier, boulanger, magasin de vêtements, les activités extrascolaire de vos enfants en « visibilité ». Posons le tableau : « contre une baguette et deux pains au chocolat, je vous fais un post, deux story, ça vous va ? »

Si vous pensez que les situations présentées ci-dessous sont ubuesques, déplacées, choquantes, vous avez compris que nous, photographes, nous ne pouvons pas non plus l’accepter.

Une photo se paie ! Vous demandez un shooting c’est-à-dire une prestation, ou acheter une photo c’est-à-dire un objet au même titre qu’un vase, ou un tee-shirt. Il est donc naturel de payer le photographe, non ? Vous pouvez en plus lui donner de la visibilité en parlant autour de vous (le célèbre bouche à oreille) ou de la visibilité sur les réseaux sociaux. Cela est toujours valorisant et agréable, cela fait partie aussi du métier d’artiste. Vous permettez aussi de faire vivre le photographe, lui permettre de continuer tout simplement de vivre. Il pourra être contacté par d’autres clients.

Vous le faites naturellement pour les restaurants ou les bars, sans leur dire « nous pouvons pas payer notre repas mais nous payons en visibilité ». Pourquoi pas les photographes ?a moins que vous n’avez pas le courage de le dire en face du serveur ?

Merci pour votre compréhension.

« Peux-tu me rendre joli.e ? »

Oui ! Je peux… en vous donnant des conseils : une bonne nuit de sommeil, un maquillage, une coiffure, des vêtements qui vous plaisent, des poses te correspondent et vous mettent en valeur, une jolie lumière.

Oui, les logiciels de retouches peuvent faire le travail : lissage, taillage, créations de muscles ou halage, changement de couleurs d’yeux, de cheveux etc. (un article sera consacré).

Souhaitez-vous vous montrer sous un nouveau jour ? Souhaitez-vous être différente ? Souhaitez-vous vous montrer tel que vous êtes ou tel que vous souhaitez être ? souhaitez vous être comme ces mannequins hyper-retouchés dans les magasins, soumises à un diktat patriarcal ? Pensez-vous qu’elles sont vraiment comme ça dans la vraie vie ?

Quel est le but de ce shooting ?

Autre réflexion : le travail en post prod prend alors plus de temps : ce temps est donc facturé. Si déjà vous payez en visibilité, comment vous payerez ? En cailloux ? En kilos de pomme de terre ?en politesse hypocrite ?

Effectivement, vous sublimez, c’est une partie de notre travail, vos complexes et votre confiance (en vous et/ou en le photographe – bien le choisir est le premier pas) c’est à vous de les assumer ou de la gérer.

Quel type d’appareil photo utilises-tu ? Ça prend de belles photos !

Ah non ! Désolée de vous annoncer que ce n’est pas l’appareil qui fait de belles photos, c’est le photographe. C’est l’humain qui tient l’appareil. Certes oui, les appareils sont de plus en plus puissants. On gagne en ISO, en temps en luminosité. Mais ça reste de la technique. Une belle photo est de l’émotion qu’on fait passer.

Un boitier cher est inutile si on ne sait pas le paramétrer, on ne met pas notre sensibilité dans la photo. par exemple, je travaille des boitiers premier prix et ils font largement le taff.

Aujourd’hui, les téléphones portables sont tellement puissants en matière de photos en sachant utiliser les fonctionnalités, on peut faire  de la bonne photo. il suffit d’avoir l’œil, le cadrage. Seul un humain peut exécuter ces taches.

J’ouvre une parenthèse, quand vous demander le modèle de l’appareil, évitez de faire une grimace ou une exclamation ‘quel bon matériel’, en vous faisant passer pour un connaisseur alors que vous ne savez pas faire la différence entre un hydride et un reflex !

Inquiétez-vous plutôt du portfolio : ce que fait le photographe, ce qu’il ressent, comment il travaille. Cela est plus respectueux.

« Combien ça coute ?… oh c’est trop cher »

Rassurez vous, pour votre employeur quand il vous verse votre salaire pense la même chose : « Vous aussi vous êtes chers ! »

Ce n’est pas cher ! C’est le tarif ! C’est la valeur du travail du photographe !

Décryptons rapidement (je referai un post sur ce thème bientôt) : compétences, expérience, heures travaillées sur votre shooting, sensibilité, cote. Sans oublier les droits d’auteurs, l’Urssaf, les factures d’électricités et téléphones, local, matériels, logiciels, assurance, taxes diverses.

Au lieu d’essayer de culpabiliser le photographe, en pensant le faire culpabiliser et avoir une réduction, posez-vous cette question : « quel est mon budget maximum ? Est ce que je suis capable de faire moi-même les mêmes photos, le même résultat ? »

Pensez également différemment : vous n’avez pas le temps ou les compétences pour faire ce shooting, mais vous avez besoin de ces photos : ce n’est pas une dépense, c’est un investissement.

Cette remarque est en plus blessante. Cela ne va pas convaincre le photographe de faire un geste commercial.

Et si ce photographe est hors budget, je suis sure que vous trouverez un autre photographe quand votre budget… enfin peut être.

Puis-je avoir tous les RAW ?

Oui ! Vous pouvez ! Mais comment vous les lisez ? Les ouvrez ? Avez-vous le logiciel Photoshop ou lightroom ? Dépenser 300 ou 1000€ pour juste lire 10 fichiers RAW, est ce vraiment une dépense intelligente ?n’est ce pas contradictoire vis-à-vis des réflexions précédentes ‘c’est trop cher’ et payez vous la société Adobe en visibilité ?

Savez vous d’abord ce qu’est un fichier RAW ? En résumé c’est le négatif numérique. Un négatif est utilisé en argentique. C’est le support où l’image se fixe.

Demanderez-vous la pellicule remplie de photos ? Si elle n’est pas développée, vous aurez de grosses difficultés à lire l’image puisque un, elle sera noire, et deux vous la détruirez car c’est une surface sensible à la lumière. Vous attendrez le développement de la pellicule. Et je pense même que vous allez attendre le tirage : le passage du négatif au positif soit sur un papier photo. Je pense que c’est plus simple de voir une photo en positif que sur une petite bandelette où les nuances sont inversées et avoir une source lumineuse assez puissante en face de nous pour déchiffrer le négatif qui mesure 24×36 mm.

Ici c’est pareil. Vous souhaitez obtenir des photos illisibles, non retouchées.

Laissez le photographe faire son travail. Si vous avez des doutes concernant le droit à l’image, un seul document peut y remédier est l’autorisation de diffusion. Une seule valeur humaine peut la combler : la confiance entre les deux protagonistes.

Fais tu ça en passion ou c’est ton vrai métier ?

Tout photographe a commencé la photographie en amateur puis est devenu amateur averti (les différences sur un autre post). A un moment de sa vie, en 3ème, après le bac, à 30 ans, à 40 ans ou à 50 ans, on se lance pour en faire son métier. C’est courageux, surtout la conjoncture et les réflexions qu’on se prend. C’est donc un vrai métier, comme le votre. Demanderiez-vous à une infirmière si c’est sa passion ou si c’est son métier ? C’est un métier/passion. Alors oui, c’est un luxe ! Ce qui m’amène toujours à cette pensée : « êtes-vous jaloux ? » il y a des tas de métiers  comme le boulanger, le graphiste, l’agriculteur, le menuisier, le chef cuisinier et pleins d’autres métiers ! Leur demander vous s’ils ont un autre boulot à coté ? Non, parce que ce sont des métiers respectés. Je pense aussi qu’il est préférable de choisir un métier dans lequel on s’épanouie vu l’âge de la retraite et les conditions de recrutement, ainsi que le temps qu’on y passe, je rajouterai si vous êtes heureux d’aller travailler, vous sourirez plus facilement et le travail sera plus agréable.

Commençons enfin à respecter ce métier qui existe depuis plus de 200 ans. C’est aussi respecté la personne. C’est assez blessant. Allons plus loin : oui, il peut avoir un boulot alimentaire, à coté, parce que comme vous il a des factures à payer, parce que c’est de plus en plus difficile de vivre de ce métier, parce que des personnes dites bienveillantes pensent ‘c’est trop cher, je vais payer en visibilité’.

Il peut aussi être photographe salarié, faire des pack shoot où aucune créativité est mis en œuvre et à coté faire de la photographie animalière : partir sur des contrées lointaines pour capter un pingouin, un éléphant, un koala. Bien souvent ce sont les photographes qui financent avec leurs deniers, leurs propres voyages (avec de l’argent, pas de la visibilité). En rentrant, ils essayent de vendre leurs photos via des expos, des livres, ou dans la presse. Croyez-moi, il en faut du courage. Nous n’avons pas le même rythme de travail traditionnel de bureau. C’est notre manière de vivre. Différente de la votre. Nous critiquons pas la votre, ne jalousez pas la notre.

Peux-tu amener ton appareil pour faire quelques photos ?

Oui. Je peux. En ai-je envie ? Qu’ai-je en retour ? De la visibilité ? Suis-je payer ? Ne serait ce pas mon premier jour de repos depuis 3 mois ? Quelques photos qu’est-ce que cela veut dire, une dizaine et pourquoi pas tout un shooting ?

Les gens pense que c’est juste déclencher et l’appareil, évidemment qui fait tout ! si c’est l’appareil, posez votre téléphone en mode appareil photo et voyez si c’est l’appareil qui fait tout !

Il y a forcement de la post prod. Peut être que cet anniversaire, cette fête, ce week end, ce mariage, c’est peut être le seul moment récréatif sans penser au boulot depuis des mois et pour les prochaines semaines. Et là, ni une, ni deux, vous lui demander de travailler. Certes c’est une passion, mais nous aussi on a besoin de décrocher, comme vous quand vous êtes en week end. Le droit de déconnection est une loi adoptée en France. Souhaiterez-vous que votre manager vous appelle pendant l’anniversaire de votre ainée, ou pendant la soirée de samedi, entre potes, ou lors d’un coït dominical, pour régler ce dossier soit disant urgent ?

Vous êtes aussi la même personne qui, un an avant, vous nous reprocher de parler toujours taff, de penser photo, de ne pas se décoller de son reflex et vous demande de déconnecter ?N’est ce pas un comble ?

Vous pensez que votre intention est bienveillante, c’est à l’image de cet article qui peut être parfois incisif.
Devant tant de réflexions, nous sommes lassés, voir sans voix à force d’argumenter encore et encore.
Un peu d’empathie.

Marmotte,
Mise au point

Team photo by Sandy

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